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  • Metadata

    • Document type
      Review (monograph)
      Journal
      Revue d'histoire du XIXe siècle
      Author (Review)
      • Edelman, Nicole
      Language (Review)
      Français
      Language (Monograph)
      Français
      Author (Monograph)
      • Guignard, Laurence
      Title
      Juger la folie
      Subtitle
      La folie criminelle devant les assises au XIXe siècle
      Year of publication
      2010
      Place of publication
      Paris
      Publisher
      Presses Univ. de France
      Series
      Droit et justice
      Number of pages
      295
      ISBN
      978-2-13-057367-8
      Subject classification
      History of psychology, History of medicine, Legal History
      Time classification
      19th century
      Regional classification
      France
      Subject headings
      Kriminalpsychiatrie
      Psychisch Kranker
      Strafverfolgung
      Original source URL
      http://rh19.revues.org/index4074.html
      recensio-Date
      Apr 20, 2011
      recensio-ID
      593a32c70f98782d4684991d5b762dff
      DOI
      10.15463/rec.1189724122
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Laurence Guignard: Juger la folie. La folie criminelle devant les assises au XIXe siècle (reviewed by Nicole Edelman)


Laurence GUIGNARD, Juger la folie. La folie criminelle devant les Assises au XIXe siècle, collection Droit et justice, Paris, Presses universitaires de France, 2010, 296 p. ISBN : 978-2-13-057367-8. 28 euros.

« Il n’y a ni crime ni délit lorsque le prévenu était en état de démence au moment de l’action ». Cet article 64 du Code pénal de 1810 impose aux tribunaux de « juger la folie » et de définir la frontière qui sépare le fou du criminel. Pour faire face à cette gageure, droit, médecine et justice réfléchissent ensemble et évoluent tout au long du XIXe siècle. Dans ce livre, issu de sa thèse de doctorat d’histoire, Laurence Guignard étudie ces transformations qui trouvent un point d’appui à la fois dans la naissance de l’aliénisme et dans les transformations de l’institution judiciaire. Si ce travail s’adosse à ceux de Michel Foucault, de Gladys Swain, de Robert Castel, de Jan Goldstein et de Marc Renneville (1), il va bien au-delà du versant psychiatrique et explore finement le champ judiciaire et juridique, tout en croisant sans cesse ces trois espaces. Aussi l’ouvrage est-il dense par son érudition et complexe par les concepts médicaux, juridiques et judiciaires qu’il analyse mais sa construction autour de neuf chapitres, chacun divisé en paragraphes hiérarchisés et clairement identifiés, en facilite la lecture. Il s’agit donc de comprendre et d’analyser comment on a « jugé la folie », comment l’aliénation mentale peut on non abolir la responsabilité du sujet et peut placer l’individu hors de la sphère juridique ou l’y maintenir. Du XVIIIe au XIXe siècle, on passe ainsi d’une justice objective attachée aux faits criminels à une justice subjective concentrant ses regards sur la personnalité du criminel tandis que la responsabilité pénale prend peu à peu une place centrale dans les problématiques judiciaires.

Laurence Guignard débute par une étude des prémices de cette « psychologie juridique » et des fondements d’une justice subjective à travers les premiers textes doctrinaux : le Code pénal de 1791, qui marque une première étape dans l’observation de l’intention du crime, puis celui de 1810 qui invente la culpabilité. Puis pour la première fois à partir des années 1820, la doctrine pénale développe une véritable réflexion conceptuelle, étudiant la responsabilité pénale des aliénés et visant à mettre en place une justice morale, punissant les fautes. Les juristes observent les causes explicatives des actes criminels et s’intéressent alors aux propos des aliénistes qui dans ces premières décennies du XIXe siècle développent la monomanie comme nosologie phare. L’historienne se penche aussi sur les réflexions et les premières théories qui s’élaborent autour de la notion de responsabilité pénale dans cette même période : Pellegrino Rossi, Adolphe Chauveau, Faustin Hélie ou encore Ortolan qui pour sa part développe une véritable théorie des « facultés psychologiques ». Mais ce n’est qu’à partir des années 1880 que s’imposent l’individuation des peines et une gradation de la responsabilité s’appuyant sur des conceptions psychologiques et psychiatriques tandis que la notion d’anormalité devient alors une problématique centrale en criminologie. La circulaire Chaumié, promulguée en 1905, invite les experts psychiatres à rechercher dans quelle mesure l’accusé peut révéler « des anomalies physiques, psychiques ou mentales » justiciables d’une responsabilité atténuée.

Laurence Guignard ne néglige pas pour autant la pratique judiciaire, elle l’analyse à travers des procès ayant mis en jeu la folie de l’accusé, à partir de trois cours d’assises, celles de Pau, de Rennes et de Versailles (entre 1820 et 1865). Elle met alors en exergue l’intérêt des magistrats pour l’intériorité morale des inculpés et la progression du rôle des médecins-experts qui incitent l’accusé à faire le récit des détails de sa vie. Interrogatoires et témoignages permettent de faire émerger, ici et là, de manière souvent rudimentaire, un discours populaire sur le crime et la folie et de percevoir des représentations de l’intime.

En conclusion, Laurence Guignard propose une périodisation en distinguant trois modes de lecture successive du crime. Une première période, des années 1820 à 1836, est centrée sur la nosologie de monomanie homicide, qui assimile le crime à une aliénation mentale. La seconde, de 1836 à 1860, fait resurgir (pour bien des raisons, dont l’attentat de Fieschi, l’affaire Lacenaire et l’affaire Pierre Rivière ne sont pas les moindres) l’ancienne figure morale de la perversité : le criminel porte en lui le mal, il est mauvais. Enfin après 1860, c’est la dangerosité sociale des aliénés mentaux criminels qui modifie la lecture du crime. Le regard des magistrats sur les criminels s’intéresse de plus en plus aux causes psychiques des crimes. « Le tournant de 1860 constitue ainsi en matière pénale, l’ultime fin d’un âge classique du pouvoir, un pouvoir capable d’engendrer des monstres dont on ne se demande pas s’ils sont fous ou criminels, et ouvre sur une époque sans monstre, monde de délinquants devenus les objets d’une justice qui s’amalgame de médecine et de psychologie. »


Notes

1. Michel Foucault, Surveiller et punir. Naissance de la prison, Paris, Gallimard, 1975 ; Michel Foucault, Les Anormaux. Cours au Collège de France, 1974-75, Paris, « Hautes Études », Gallimard/Le Seuil, 1999 ; Robert Castel, L’ordre psychiatrique. L’âge d’or de l’aliénisme, Paris, Minuit, 1976 ; Jan Goldstein, Consoler et classifier. L’essor de la psychiatrie française, Le Plessis-Robinson, Synthélabo, 1997 ; Gladys Swain, Le sujet de la folie. Naissance de la psychiatrie, Paris, Calmann-Lévy, 1997 ; Marc Renneville, Crime et folie : deux siècles d’enquêtes médicales et judiciaires, Paris, Fayard, 2003.